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2005
Strates géologiques, océans pétrifiés
et cités imaginaires
dans l’œuvre de Clara Ramirez
par
Eduardo García Aguilar
À travers des formes essentielles, extraites des
profonds gisements du temps et de l’espace, l’œuvre
de Clara Ramirez va bien au-delà des premiers pay-sages
de l’enfance.
D’où proviennent ces énormes crêtes
de la cordillère, ces silhouettes de montagnes lointaines
que Ramirez décrit avec une grande économie
poétique à travers les couleurs fondamentales
que sont le blanc et le noir?
À observer la vaste série de ses paysages,
le spectateur, d’où qu’il vienne de par
le monde, sera confronté au temps géologique,
loin de toute anecdote immédiate ou de référence
folklorique. Le citoyen cosmopolite rempli de mots et de
concepts, ou le paysan de Mongolie ou du Népal connaisseur
d’arômes et de saisons, sauront trouver là
le commun dénominateur qui les unit et qui seul peut
produire une œuvre d’art.
Les formes plus que millénaires de Ramirez, les crêtes
ondulées des cor-dillères qui subitement s’effondrent
en précipices, en abîmes insondables, en eaux
dormantes recouvertes de jeunes arbres, en vallées
lavées par de vieux fleuves, en horizons de brouillard,
paraissent ici extraites avec une patience géologique,
avec la même minutie que celle de l’érosion
causée par le vent et la pluie sur l’écorce
terrestre.
Dans l’œuvre de Ramirez on ne trouve pas la moindre
concession à une figu-ration qui ferait appel à
la facilité de la couleur, à l’anecdote
ou au chaos arti-ficiel pour cacher ce qui est vrai, ce
qu’ont trouvé les artistes anonymes des grottes
d’Altamira et de Chauvet, les grands calligraphes
et maîtres de l’encre de Chine, ou Rothko et
Malevitch à notre époque.
«Les montagnes viennent de l’intérieur,
elles ne représentent pas un lieu précis,
et comme elles sont de nulle part, elles sont de partout»
nous dit Ramirez avec une lucidité diaphane, avec
la même vérité que celle du poète
devant l’aube ou le crépuscule.
Ciel et terre, matière et esprit, noir et blanc,
fleuve et montagne, arbre et pré, pierre et mousse,
sont les matériaux qui se répandent dans ces
toiles ressem-blant à des strates géologiques
ou à des océans pétrifiés, des
vagues sur une plage incessante de sable blanc et de galets
gris moulus depuis toujours par la force salée de
la mer.
Dans l’excellente série de paysages doublés
ou triplés, la force créative de Ramirez va
plus loin en ciselant la toile et triturant les murs en
terre pour qu’ils deviennent des métaphores
de grandes métropoles.
Là-bas, les gratte-ciels et les avenues sont construits
avec les matériaux d’une énorme carrière
transportée par une force intérieure phénoménale
et concen-trée enfin dans les mains de Ramirez, qui
sans cesse polissent les couleurs essentielles pour que
le miracle opère de changer les montagnes en cités
imaginaires.
Les tableaux grand format de Ramirez nous amènent
à la nature intérieure et à la géologie
des sentiments, tandis que les diptyques et les triptyques
bra-quent la lentille du microscope sur la pierre dont la
ville est construite, sur ce conglomérat de pierre
exilée de la carrière pour devenir cité,
tissu, trituration, bâtiment, avenue ou bruit.
Qu’ai-je vu dans cette série de paysages de
Ramirez? Dès le premier instant, je n’ai pas
eu le moindre doute que j’étais devant la poésie,
et la poésie est la musique du rien et du tout. C’est
la fraîcheur de l’enfance retrouvée après
avoir creusé dans la roche à la recherche
de gemmes jamais vues, dont la transpa-rence s’éclaire
un instant, avant d’accéder au règne
du silence et de l’obscurité de la nuit, dans
les bois et les montagnes originels.
Paris, le 17 juillet 2005
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2004
PAYSAGES DE MEMOIRE
Clara
Ramirez distingue l’espace qui nous entoure du vide
que nous entourons. Le vide devient alors une présence
dans l’espace, une présence invisible, un silence,
une contemplation : territoires qui dégagent une
sérénité bienveillante. Sa démarche
aboutit à l’essentiel, articulé dans
un plan pictural où se mêlent la matière
et les témoins des sensations distillées par
sa mémoire. Plusieurs ordres visuels se croisent
et dialoguent, pour revenir à ce qui s’est
posé sur la toile comme l’expression pure d’un
fait. C’est de l’infime que jaillit la totalité.
Car, quel que puisse être le minimal auquel elle aboutit,
il y reste quelque chose qui est de l’ordre du sensible
et de la réalité.
Mais est-ce peut-être davantage : trouve-t-on, tout
simplement, le reflet silencieux de sa vie intérieure
? Car « c’est dans le cœur de l’homme
qu’est la vie du spectacle de la nature. Pour la voir,
il faut la sentir » comme le fait Clara Ramirez. Ses
grandes toiles, finalement, ce sont des arbres, des sources…
des prétextes en somme, qui se dérobent à
toute espèce de discours et qui pourtant, approchent
le mystère du monde.
Muriel Carbonnet, 6 juin 2002 |